Julien est parti faire le tour du monde, mais n’en oublie pas le numérique ! Un peu de veille internationale ça vous dit ?

Pour commencer cette rubrique, un article sur de la donnée et les initiatives d’ouverture en Bolivie.

État des lieux de l’Open Data en Bolivie

En commençant à rédiger cet article, je me suis dit qu’il allait être assez rapide. Qui s’intéresserait à l’Open Data en Bolivie, l’un des pays les plus pauvres de la planète, où les habitants des campagnes disposent à peine de réseau mobile quand ils ont de la chance, où la connexion internet dans les villes dépasse rarement 2mb/s, et où les gouvernements sont particulièrement corrompus.

Oui mais…

Quelle application utilisons-nous le plus depuis le début de notre voyage ? Maps.me. Et sur quelle base de données repose Maps.me ? Openstreetmap. Sans même l’avoir réalisé, quand j’ajoutais un col ou un hôtel sur l’application, je faisais ma petite cartoparty à moi et enrichissais les données produites sur la Bolivie.

Les cartes en Bolivie sont en effet quasi introuvables/mauvaises/très chères, souvent les trois à la fois, et la présence d’OSM et d’applis comme Maps.Me ou Windy Maps permet de palier à ces carences et de favoriser le tourisme.

Ces réflexions faites, une recherche rapide sur Lilo m’a permis de me rendre compte que l’Open Data est un domaine investi en Bolivie, principalement par les citoyens/militants, les journalistes et les universitaires/étudiants, mais que l’état commence également à s’y intéresser. Un article très intéressant réalisé par un étudiant de la School of Data en 2016, intitulé “the state of Open Data in Bolivia” fait le tour de la question et des initiatives menées dans ce pays. Cela permet de voir les sujets investis, et ainsi les problématiques en cour dans le pays : “dis moi quelles sont tes données disponibles en Open data, je te dirai qui tu es !”

Des initiatives majoritairement citoyennes

La Bolivie est présente, grâce à deux activistes, sur l’Open Knowledge International’s Global Open Data Index, à la 53eme place, ce qui n’est pas si mal, avec un score de 30%, mais aucune donnée réellement ouverte (le proche perou est 55eme, la France 4ème). Ce classement serait a mettre a jour, car comme vu plus tard il y a bien des données en Open Data sur un vrai portail en version bêta.

L’initiative principale est bien sûr cartographique avec OSM ou encore Mapillary, un genre de Street View participatif.

De façon plus tragique, le projet “Cuantas Mas” recense les données sur les féminicides perpétrés en Bolivie. Le site cuantasmas.org est assez bien fait et permet notamment de télécharger les données en csv ou Excel, et de voir les données sous forme de de Dataviz, notamment une frise.

Ainsi a Tarija, ville dans laquelle je me trouve en écrivant cet article, il y a 18 feminicides recensés depuis 2013 (c’est depuis cette date que la loi 348 punit spécifiquement ces crimes), pour 230 000 habitants, dont 7 en 2016. Plusieurs données sont accessibles : l’âge de la victime, la relation et l’âge de son agresseur, la suite judiciaire donnée… La condition de la femme est un sujet préoccupant en Bolivie, pays assez machiste, et ce genre d’initiatives basée sur de l’Open data permet de mettre en évidence de façon factuelle les choses.

De la même façon, le site “que no te la charlen”, gagnant d’un concours sur le data journalisme, recense des données issues des universités publiques boliviennes pour faire des comparaisons, et a notamment travaillé sur l’origine et l’utilisation du budget des dites universités.

Le Data-journalisme avance

Le journal Los Tiempos presente une page faite d’articles utilisant les techniques du data journalisme. Au moment de ma consultation, les derniers articles datent du 25 avril 2017 et concernent la violence dans une ville du pays, les résultats des élections de 2015, ou encore des graphiques pour comprendre le compte Twitter du président du pays, Évo Morales. On y voit notamment que 16% des followers sont des fakes.

De la même façon, le site “El Deber” (http://www.eldeber.com.bo/data) contient des dossiers thématiques basés sur le data-journalisme. L’un des plus fournis est celui sur le président et son gouvernement, qui a demandé plus de 8 mois de travail (http://data.eldeber.com.bo/seccion/gabinete). On peut consulter l’évolution du patrimoine des membres du gouvernement au cours des années sous forme de graphique, et donc s’apercevoir rapidement d’écarts qui peuvent être… louches (http://data.eldeber.com.bo/seccion/gabinete/funcionarios.html#3007962). Les données sont téléchargeables en pdf, csv et Json.

Mais que fait le gouvernement ?

L’AGETIC, agence du gouvernement pour le numérique, a été créée le 9 septembre 2015 (!). La même date a été créé le “Council of Technology Information” (CTIC) dont un groupe de travail porte sur la donnée (https://www.ctic.gob.bo/group7/).

Un des objectifs est de favoriser la publication de donnees en Open Data, assez pauvre actuellement. L’auteur de l’article évoque un problème bien connu en France de non connaissance des enjeux de l’Open Data pour les agents de l’État, qui publient de la donnée mais pas de façon facilement réutilisable, on peut le voir par exemple avec l’Institut de la statistique (http://www.ine.gob.bo/).

Sur ce site, les données sont accessibles en accès libre mais après de multiples manipulations, bien sûr sans API, et dans un format pdf absolument incompatible avec une quelconque réutilisation. On ne peut donc pas parler d’Open Data.

Les SIGISTES sont en avance

Les données géographiques elles, sont publiées de façon beaucoup plus avancées, grâce à l’outil Open Source GeoNetwork (http://geo.gob.bo/portal/#map). Les données sont accessibles via un visualisateur, sont téléchargeables sur le site mais également via une API. Comme d’habitude donc, les sigistes sont très bons a ce jeu-là !

Une vraie plateforme Open Data en devenir

Enfin, une vraie plateforme Open Data, basée sur CKAN (la plus grosse plateforme Open Source du monde), est actuellement accessible en version bêta (https://datos.gob.bo/). Il s’agit d’un projet global, 6 organisations publiques ayant des données déjà publiées sur ce site. Le plus gros contributeur est le ministère du développement rural.

CKAN oblige, ce site dispose de fonctions de geovisualisation et d’une API. C’est un peu notre data.gouv.fr ! (Sauf qu’il utilise un logiciel Open Source bien soutenu par la communauté, et est donc gratuit pour le gouvernement).

En creusant les données (ouvertes, c’est très transparent) du groupe de travail sur la donnée, et notamment leur pad, nous voyons qu’ils commencent a dresser des objectifs de publication, par exemple les établissements éducatifs, les centres de santé… avec un responsable de la publication associé. Un début de socle commun des données nationales ?

Il s’agit de données basiques, sans grand intérêt, mais c’est un début et de ce que j’ai pu voir les données étaient de bonne qualité. Les données sont majoritairement publiques et l’angle d’attaque du gouvernement est plutôt celui de l’échange de données entre administrations, voire la transparence, plutôt que de stimuler le tissu économique.

Et l’interopérabilité dans tout ça ?

Il est intéressant de constater qu’un groupe de travail dédié à l’interopérabilité a été créé en 2016 au sein du CTIC, au côté de ceux dédiés aux infrastructures, aux logiciels libres, à la sécurité ou encore au développement logiciel.

L’un des travaux a ainsi consisté a recenser les services d’interopérabilité déjà existants et ceux qui seraient intéressant a développer (sur ce pad : https://www.ctic.gob.bo/etherpad/p/interoperabilidad-lista-servicios). De multiples entités publiques, banques, université, y listent leurs besoins de façon très transparente.

L’objectif était de faciliter l’échange de données entre les administrations, pour plus d’efficacité mais également pour ne pas avoir a redemander a un citoyen une donnée ou un document que l’état, un ministère ou une agence aurait déjà… une sorte de “Dites-le nous une fois”.

Une plateforme a ainsi été développée, dont les principaux résultats sont accessibles sur ce site : https://interoperabilidad.agetic.gob.bo/. Est également consultable le catalogue de services que permet de faire la plateforme d’interopérabilité.

Il s’agit en fait d’un catalogue d’APIs, qui permet d’aller taper directement de la donnée. La plupart des données sont assez récentes et on en compte plus de 70.

Ainsi, au-delà des données ouvertes, la Bolivie développe un véritable catalogue d’APIs de données publiques utilisables par les administrations pour faciliter et automatiser les échanges de données.

Cette problématique va au-delà de l’Open Data en tant que tel, et consiste a outiller d’une part l’accessibilité automatique aux données, mais également a travailler sur des modèles d’interopérabilité afin que chaque administration parle le même langage.

Il s’agit probablement d’un pari gagnant pour la Bolivie, car permettant d’améliorer à moindre coût l’efficacité de son administration, tout en fluidifiant la relation avec les citoyens. Il sera intéressant de savoir si cette stratégie va plus loin et si une plate-forme automatisée, centrale, reliée à l’ensemble du catalogue de service sera mise en place, pour en faire un véritable état plateforme.

Julien Hautemaniere – https://www.linkedin.com/pulse/lopen-data-en-bolivie-julien-hautemaniere/